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Publiée le : Sunday, June 28th 2009

Le retour en France

Arrivé en France après un retour mouvementé, je prends du recul par rapport à l’expérience et son intensité. Le temps s’apaise et nous ne sommes plus en état de survie où chaque instant est une lutte, contre le froid, la faim, la soif et le manque de sommeil. Nous n’avons pas atteint le sommet et pourtant nous sommes sans regret. Il faut dire qu’utiliser l’oxygène au-dessus de 8300 m. nous a passablement démotivés par rapport à notre projet initial qui était de gravir cette montagne sans avoir recours à de tels artifices.

Le projet était ambitieux, mais après les ascensions du Cho Oyu et du Makalu nous pensions avoir de bonnes chances de le réussir. Les aléas de l’expédition et les conditions climatiques en ont décidé autrement, et notre tentative s’est arrêté dans un premier temps à 8300, puisque nous avons eu recours à l’artifice de l’oxygène en bouteille, puis à 8600 lorsque Martine est devenue aveugle. Cet épisode de lui porter assistance à une telle altitude nous a finalement plus appris sur nous-mêmes que si nous avions atteint le sommet en trichant. Bien sûr je considère aujourd’hui qu’accepter le masque que me proposait Gyalze au départ du camp 3 fut une erreur regrettable et pourtant je reconnais l’avoir apprécié lorsque qu’il m’a fallut aider Martine plongée dans l’indistinct brouillard d’un œdème de la cornée, comme de regarder par un verre dépoli très épais. Eh oui, le cerveau est terriblement « oxygènivore » et un apport supplémentaire, même minime, lui donne une vivacité que la haute altitude n’autorise pas. Il me fallait simplement agir avec le maximum d’efficacité, afin de lui permettre de descendre rapidement pour ne pas l’exposer davantage au froid et au vent. Malgré le dramatique de notre situation je me rappelle avoir pensé, peut-être justement pour dédramatiser cette situation, qu’elle avait bien fait de prendre un chien dans l’année car nous pourrions toujours le dresser en chien d’aveugle, mais toutefois je n’ai pas voulu le lui dire. Descendant cette arête que nous avions suivi dans la nuit, j’essayais, tout en guidant Martine du mieux que je le pouvais, de m’imprégner de ce panorama extraordinaire qui m’environnait et je revoyais avec émotion le Makalu qui me demanda tant l’année dernière et du sommet duquel je n’avais rien vu à cause de la tempête qui fondait sur nous. Quelques trop courts instants je m’immergeais dans ce ciel immense, m’extrayant de ma condition de simple mortel. Baigné de cette lumière unique de la haute altitude, je regardais derrière moi l’Everest, désormais « si loin, si proche » et les autres 8000 que je pouvais voir, le Lhotse, et surtout le lointain Kangchenjunga, tout en sachant déjà qu’il me faudrait revenir sur ces géants de la terre.


Bien sûr, nous aurions certainement été contents d’atteindre la cime mais je n’aurais pas été en accord avec mes convictions qui me font penser qu’en montagne, la fin ne justifie pas les moyens, y compris sur un sommet comme l’Everest. Je dirais encore plus sur un sommet tel que l’Everest qui devrait être une cime exemplaire, un sanctuaire. Le point le plus haut de la terre que l’on peut aussi voir comme l’endroit de la planète le plus proche du ciel. Peut-être ne s’agit-il là que d’une vision idéale de la montagne construite sur une passion étayée par plus de 30 ans d’alpinisme. Mais après tout si l’on ne peut pas placer un peu d’idéal sur des lieux aussi symboliques que celui-ci, où pourrait on en mettre dans notre monde ?

Et même si je comprends les nombreux ascensionnistes qui s’autorisent et l’oxygène et les cordes fixes, ce dont nous ne nous sommes d’ailleurs pas privés, je ne partage pas cette sorte d’illusion qui voudrait nous faire croire que l’on peut gravir l’Everest sans aucune expérience. Ce qui peut néanmoins arriver à certains membres chanceux d’expéditions commerciales bien encadrées, à grand renfort de technologie plus que de technique.

Une expédition commence bien avant l’arrivée au pied de la montagne. C’est des mois de préparation et de recherche de financement. Des heures et des journées d’entraînement pour habituer son corps et son cœur à l’effort demandé par la haute altitude. Et sa tête à la souffrance que de tels efforts génèrent. Pour cette expédition en particulier, l’incertitude de pouvoir l’entreprendre fut encore plus importante que d’habitude, car le bouclage du budget n’intervint que dans les tous derniers jours grâce à l’énergie de Samuel Gardavaud qui, en plus d’une contribution primordiale de sa part, trouva de généreux donateurs dont les participations nous aidèrent grandement. Néanmoins malgré cette incertitude, renforcée par la situation politique du Tibet fermé aux étrangers pendant tout le mois de mars, il nous fallait rester motivés par l’objectif initialement fixé et ne pas penser à d’autres projets sur lesquels se « rabattre » en cas d’impossibilité de réalisation du premier. Lorsque nous avons réussi à finaliser le budget et que nous avons versé la somme nécessaire à la Tibetan Moutainering Association, il n’était pas encore acquis que la frontière ouvrirait suffisamment tôt pour permettre une acclimatation correcte. C’est la raison pour laquelle, dès notre arrivée à Katmandu, devant la difficulté à obtenir nos visas pour le Tibet, nous avons opté pour un trekking dans le Khumbu, afin de prendre rapidement de l’altitude et commencer à nous acclimater. Mais peut-être s’agit-il là d’un des ingrédients essentiels de l’expédition, cette incertitude précisément, à laquelle il faut s’adapter en permanence, sous peine de perdre de précieuses journées. Car si l’on dispose de nombreux moments d’attente et de repos, notamment au camp de base, les journées filent très vite et il s’agit de ne pas les gaspiller.

Aujourd’hui, je réalise que ce « mauvais » concours de circonstances, un Sherpa trop faible, l’utilisation de l’oxygène, m’a permis d’être présent au côté de Martine pour lui apporter toute l’aide possible. Aide qu’il m’aurait été beaucoup plus difficile d’apporter si j’étais venu à l’Everest sans un passé d’alpiniste. Car malgré tout l’équipement dont on dispose actuellement, une fois là-haut on reste seul face au ciel et à soi-même.

Pour terminer je voudrais remercier les partenaires qui se sont investis financièrement dans ce projet et permis sa réalisation. Allibert, Compagnies de Guides de Chamonix, Compo Wood, Gardavaud Habitations, Gardavaud Fabrication, Hundegger Technologies, Remorques Louault, Technifen.

Enfin, Martine n’a aucune séquelle aux yeux et elle récupère doucement de l’aventure. Quant à moi il m’arrive de rêver d’Everest tout en repensant à la nuit himalayenne, cette trop grande nuit himalayenne, avec son ciel d’abîme, génératrice de multiples angoisses, que seul le soleil arrive à dissiper.